Projet 1 — Textes et documents d'histoire › Introduire un témoignage
Introduire un témoignage — Compréhension de l'écrit
- التعرّف على الشهادة من خلال حضور الكاتب في نصّه وتعبيره عمّا عاشه وأحسّه
- تعليل توزيع الأزمنة في الشهادة واعتماده لتقسيم النصّ إلى أجزاء
- استخراج الأحداث التي عاشها الشاهد وربطها بسياقها التاريخيّ
- تحديد موقف الكاتب ومقصده: اتّهام المسؤولين والدفاع عن ذاكرة الضحايا
- خصائص النصّ التاريخيّ الموضوعيّ
- أزمنة السرد ومضارع السرد
- قراءة العناصر المحيطة بالنصّ: العنوان، الكاتب، المصدر، سنة النشر
J'ai dix ans. Devant moi un homme marche sur le trottoir, au milieu d'autres hommes, avenue de la République à Aubervilliers¹. Il porte un sac sur l'épaule, un de ces sacs bon marché, imitation cuir dans lesquels on rangeait sa gamelle. Plus loin, deux policiers immobiles scrutent les visages. Ils arrêtent l'homme, fouillent son sac, sans ménagement. L'homme baisse la tête et se laisse bousculer sans réagir. Il lève maintenant les bras au ciel. L'un des policiers le palpe, ouvre la veste, soulève le chandail, puis ses mains descendent, desserrent la ceinture. Le pantalon tombe aux pieds de l'homme pétrifié. Des gens rient, d'autres baissent la tête à leur tour. Je n'ai jamais oublié cet Algérien inconnu, pas plus que l'humiliation, l'impuissance qui nous rendaient solidaires. J'ai onze ans. Sous nos fenêtres, un soir, un barrage de police. Deux jeunes gens en Vespa tentent d'échapper au contrôle. Une rafale arrose la façade. Les deux jeunes ne se relèveront pas. Trop mats de peau… On apprendra plus tard qu'il s'agissait d'enfants d'immigrés italiens. J'ai douze ans. Un visage sur les murs, celui de l'innocence assassinée. Le visage d'une gosse de cinq ans, Delphine Renard, défigurée par la bombe que l'O.A.S destinait à André Malraux². Puis Charonne³, deux jours plus tard, Charonne où Suzanne Martorell, une voisine, amie de ma mère, perdra la vie. J'étais dans la rue, le 12 février 1962, un point minuscule dans la foule venue lui rendre hommage. Vingt années plus tard, j'ai voulu revenir sur ces émotions vives d'enfant de banlieue, me souvenir de cette peur, le soir quand ma mère nous quittait, mes sœurs et moi, pour retrouver d'énigmatiques personnages qui participaient au comité anti-OAS du quartier. Le bouquin devait s'appeler « Delphine pour mémoire ». J'ai commencé par lire tout ce qui s'était publié sur Charonne, puis, consultant les archives des journaux à la Bibliothèque Nationale, je suis tombé sur le 17 octobre 1961, le plus important massacre d'ouvriers à Paris depuis la Commune. Il m'a fallu du temps pour prendre la mesure de l'événement, l'ampleur du refoulement. « Charonne » a laissé la place à « Bonne Nouvelle »³, une correspondance qu'il m'aura fallu vingt années pour découvrir. J'ai suivi dans les journaux du temps passé la litanie des morts anonymes : chaque jour de ces terribles mois d'octobre et novembre 1961, à la page des faits-divers, quelques lignes non signées : « les cadavres de trois Algériens ont été repêchés au pont de Bezons. La police a ouvert une enquête. Un promeneur a découvert le corps d'un Algérien dans un taillis du bois de Vincennes »… On leur avait ôté la vie, on effaçait leurs noms. Et c'est en réalité à cause de cette amnésie volontaire que les premiers chapitres de « meurtres pour mémoire » se sont appelés Saïd Milache, Kaïra Guélaline, Lounès Tougourd. A Charonne, le 8 février 1962, la police du préfet Papon n'a pas tué 9 manifestants anonymes, elle a tué Daniel Féry, Anne Godeau, Jean Pierre Bernard, […] Maurice Pochard. Le 17 octobre 1961, la police du préfet Papon n'a pas assassiné 100, 200 Algériens anonymes, elle a assassiné : Bélaid Archal, pour mémoire Achour Boussouf, pour mémoire Fatima Bédard pour mémoire des dizaines d'autres lignes à remplir pour rendre leur identité à chacune des victimes afin que l'oubli ne soit plus possible. ¹ Aubervilliers : commune de la banlieue nord de Paris. ² André Malraux : écrivain et homme politique français. ³ Charonne, Bonne Nouvelle : stations de métro parisien. Didier Daeninckx, dans Actualité de l'Emigration, Paris, 1987.
Observation
À partir du titre et des références du texte, peux-tu anticiper son thème et son type ?À partir du titre et des références du texte, peux-tu anticiper son thème et son type ?انطلاقا من العنوان ومرجع النصّ، هل تستطيع أن تتوقّع موضوعه ونوعه؟
| Élément | Ce qu'il dit | Ce qu'on en déduit |
|---|---|---|
| Titre | « Delphine pour mémoire » | un prénom, et une formule qui promet de garder un souvenir |
| Auteur | Didier Daeninckx | le texte le dira : il écrit des livres (« le bouquin », « les premiers chapitres ») |
| Publication | Actualité de l'Emigration, Paris | une publication consacrée à l'émigration : le thème touche les émigrés |
| Date | 1987 | un quart de siècle après les faits de 1961-1962 que le texte rapporte |
On peut donc anticiper avant de lire : un texte de mémoire, qui veut sauver de l'oubli des personnes, et sans doute un témoignage — le titre ne parle pas d'Histoire, il parle de souvenir.
Lecture analytique
L'auteur se manifeste-t-il dans le texte ? À quoi le vois-tu ?L'auteur se manifeste-t-il dans le texte ? À quoi le vois-tu ?هل يظهر الكاتب في نصّه؟ بمَ تعرف ذلك؟
Oui, et à chaque ligne — c'est tout le contraire d'un texte d'historien. — la 1re personne : « J'ai dix ans », « Devant moi », « Je n'ai jamais oublié », « j'ai voulu revenir », « je suis tombé sur le 17 octobre 1961 » ; — les possessifs : « Sous nos fenêtres », « amie de ma mère », « mes sœurs et moi » ; — sa présence dans les faits : « J'étais dans la rue, le 12 février 1962, un point minuscule dans la foule » ; — ses jugements : « l'innocence assassinée », « ces terribles mois », « cette amnésie volontaire ». ⟹ L'auteur n'est pas seulement celui qui raconte : il est dans ce qu'il raconte, enfant puis adulte. C'est un témoin.
Où se passe la scène ? Relève les indicateurs de lieu qui le montrent.Où se passe la scène ? Relève les indicateurs de lieu qui le montrent.أين تجري الأحداث؟ استخرج مؤشّرات المكان الدالّة على ذلك.
En France, à Paris et dans ses environs. Les indicateurs, dans l'ordre du texte : — « avenue de la République à Aubervilliers », « sur le trottoir » ; — « Sous nos fenêtres », « sur les murs », « dans la rue » ; — « Charonne », « Bonne Nouvelle » — deux stations du métro parisien, dit la note ; — « à la Bibliothèque Nationale », « à Paris » ; — « au pont de Bezons », « dans un taillis du bois de Vincennes ». ⟹ La guerre d'Algérie que raconte ce texte se déroule ici, en France, dans les rues de Paris : c'est là qu'un enfant a pu la voir.
Quels temps l'auteur utilise-t-il ? Pourquoi raconte-t-il au présent dans une partie du texte et au passé dans l'autre ?Quels temps l'auteur utilise-t-il ? Pourquoi raconte-t-il au présent dans une partie du texte et au passé dans l'autre ?ما الأزمنة المستعملة في النصّ؟ ولماذا يروي الكاتب بالمضارع في جزء وبالماضي في الجزء الآخر؟
| Partie | Temps dominant | Exemples du texte | Ce que fait ce temps |
|---|---|---|---|
| « J'ai dix ans » … « venue lui rendre hommage » | présent | marche · scrutent · arrêtent · fouillent · tombe · tentent · arrose | l'adulte revit ses souvenirs comme s'il y était |
| « Vingt années plus tard » … jusqu'à la fin | passé composé | j'ai voulu · j'ai commencé · je suis tombé · j'ai suivi · a tué · a assassiné | l'adulte raconte son enquête depuis le moment où il écrit |
Les deux temps ne racontent pas le même moment de la vie de l'auteur. — Au présent, il revit ses souvenirs. « J'ai dix ans » ne veut pas dire qu'il a dix ans en écrivant : il se replace à cet âge, et la scène se déroule de nouveau sous ses yeux, geste par geste. C'est un présent de narration : le souvenir est si vif qu'il n'est pas passé. — Au passé composé, il raconte l'adulte qu'il est devenu, depuis le moment où il écrit : ses lectures, ses recherches, sa découverte. Un passé encore lié à son présent. ⭐ La preuve que le présent de la première partie est celui du souvenir : il est entouré de futurs — « Les deux jeunes ne se relèveront pas », « On apprendra plus tard », « Suzanne Martorell … perdra la vie ». Vus depuis la scène revécue, ces faits sont encore à venir. Autour de ces deux temps principaux, on trouve aussi l'imparfait (« on rangeait sa gamelle », « ma mère nous quittait »), le plus-que-parfait (« On leur avait ôté la vie ») et même un futur antérieur (« qu'il m'aura fallu vingt années pour découvrir »).
Combien de parties distingues-tu dans le texte ? Aide-toi de la distribution des temps.Combien de parties distingues-tu dans le texte ? Aide-toi de la distribution des temps.كم جزءا تميّز في النصّ؟ استعن بتوزيع الأزمنة.
- Les souvenirs d'enfance — au présent. De « J'ai dix ans » à « …la foule venue lui rendre hommage » : quatre scènes vues entre dix et douze ans.
- L'enquête de l'adulte — au passé composé. De « Vingt années plus tard » à la fin : les recherches dans les archives, la découverte du 17 octobre 1961, puis l'accusation et les noms rendus aux victimes.
Deux parties, et la frontière tient en quatre mots : « Vingt années plus tard ». Ils font passer le lecteur de l'enfant qui voit à l'adulte qui cherche — et le temps du verbe bascule avec eux. ⭐ Garde le réflexe : dans un témoignage, un changement de temps signale souvent un changement de moment de vie, donc un changement de partie.
Quels sont les quatre événements vécus par l'auteur enfant, et liés à la guerre d'Algérie ?Quels sont les quatre événements vécus par l'auteur enfant, et liés à la guerre d'Algérie ?ما الأحداث الأربعة التي عاشها الكاتب طفلا والمرتبطة بحرب الجزائر؟
| Âge | L'événement | Comment l'enfant l'a vécu |
|---|---|---|
| dix ans | deux policiers fouillent un Algérien inconnu en pleine rue, avenue de la République à Aubervilliers, jusqu'à l'humilier | il est devant la scène : « Devant moi un homme marche » |
| onze ans | à un barrage de police, une rafale tue deux jeunes gens en Vespa | sous ses fenêtres, un soir |
| douze ans | Delphine Renard, cinq ans, est défigurée par la bombe que l'O.A.S destinait à André Malraux | son visage sur les murs |
| douze ans | à Charonne, deux jours plus tard, Suzanne Martorell, une voisine amie de sa mère, perd la vie | il est dans la rue, le 12 février 1962, dans la foule venue lui rendre hommage |
⟹ Quatre événements, et une progression : l'enfant voit d'abord une humiliation, puis des morts inconnus, puis une enfant défigurée, puis la mort d'une proche. D'année en année, la violence se rapproche de lui.
« Et c'est en réalité à cause de cette amnésie volontaire que… » : que veut justifier l'auteur ?« Et c'est en réalité à cause de cette amnésie volontaire que… » : que veut justifier l'auteur ?ما الذي يريد الكاتب تبريره حين يتحدّث عن « النسيان المتعمَّد »؟
Il justifie le titre des premiers chapitres de son livre, « meurtres pour mémoire » : ils portent des noms — Saïd Milache, Kaïra Guélaline, Lounès Tougourd. Pourquoi des noms ? Parce que les journaux de 1961 n'en donnaient aucun. Relis les « quelques lignes non signées » : « les cadavres de trois Algériens », « le corps d'un Algérien ». Des nombres, pas des personnes. D'où la phrase qui résume tout : « On leur avait ôté la vie, on effaçait leurs noms. » ⟹ L'« amnésie volontaire », c'est cet oubli voulu : on n'oublie pas par accident ce qu'on refuse d'écrire. En nommant ses chapitres d'après les victimes, l'auteur fait l'inverse — il écrit les noms que d'autres ont effacés.
De quoi l'auteur accuse-t-il les représentants de l'État français ?De quoi l'auteur accuse-t-il les représentants de l'État français ?بمَ يتّهم الكاتب ممثّلي الدولة الفرنسية؟
D'un double crime : tuer, puis effacer. — Tuer : « A Charonne, le 8 février 1962, la police du préfet Papon n'a pas tué 9 manifestants anonymes, elle a tué Daniel Féry, Anne Godeau… » ; « Le 17 octobre 1961, la police du préfet Papon n'a pas assassiné 100, 200 Algériens anonymes, elle a assassiné : Bélaid Archal… ». — Effacer : l'« amnésie volontaire », « l'ampleur du refoulement » — des morts réduits à des chiffres et à quelques lignes non signées. ⭐ Regarde la construction, c'est elle qui accuse : « n'a pas tué 9 manifestants anonymes, elle a tué Daniel Féry… ». La phrase refuse le chiffre et le remplace par des noms. Et le verbe monte d'un cran : « tué », puis « assassiné ». Là où un texte objectif compterait les morts, le témoin nomme les victimes et désigne un responsable : « la police du préfet Papon ».
Contre quoi défend-il les victimes de la répression ?Contre quoi défend-il les victimes de la répression ?ضدّ ماذا يدافع الكاتب عن ضحايا القمع؟
Contre l'oubli — le mot est dans la dernière phrase : « afin que l'oubli ne soit plus possible ». Son arme, c'est le nom. Il rend à chaque victime son identité, ligne après ligne — « Bélaid Archal, pour mémoire », « Achour Boussouf, pour mémoire » — et il laisse la liste ouverte : « des dizaines d'autres lignes à remplir ». ⟹ La formule « pour mémoire », répétée comme une litanie, est celle du titre : tout le texte est construit pour que ces morts ne redeviennent jamais anonymes.
Quelle est la véritable raison de l'assassinat des enfants d'immigrés italiens ?Quelle est la véritable raison de l'assassinat des enfants d'immigrés italiens ?ما السبب الحقيقيّ لقتل الشابّين ابنَي المهاجرين الإيطاليين؟
La couleur de leur peau. Les deux jeunes gens tentaient d'échapper au contrôle, c'est vrai. Mais le texte glisse la vraie raison en quatre mots, posés seuls : « Trop mats de peau… » Ils ont été abattus parce qu'ils ressemblaient à des Algériens — et l'on n'apprend qu'après qui ils étaient : « On apprendra plus tard qu'il s'agissait d'enfants d'immigrés italiens. » ⟹ Les points de suspension disent ce que l'auteur n'écrit pas en entier : à ce barrage, on tirait sur un visage, pas sur un coupable. L'erreur sur les victimes révèle la vraie cible.
Faire le point
Expression écrite
Comment l'auteur fait-il tenir ensemble, dans la scène d'Aubervilliers, les faits et ce qu'il a ressenti ?Comment l'auteur fait-il tenir ensemble, dans la scène d'Aubervilliers, les faits et ce qu'il a ressenti ?كيف يجمع الكاتب، في المشهد الأوّل، بين الوقائع وما أحسّ به؟
En quatre temps, que tu peux reprendre tels quels : ① Il plante le décor — un âge, un lieu, un personnage : « J'ai dix ans. Devant moi un homme marche sur le trottoir, […] avenue de la République à Aubervilliers. » ② Il montre les gestes, un par un, sans les commenter : « Ils arrêtent l'homme, fouillent son sac […] L'un des policiers le palpe, ouvre la veste, soulève le chandail […] Le pantalon tombe aux pieds de l'homme pétrifié. » Pas un adjectif de jugement : les gestes suffisent. ③ Il note la réaction des autres témoins : « Des gens rient, d'autres baissent la tête à leur tour. » ④ Puis, seulement, il dit ce qu'il a éprouvé — en une phrase, à part : « Je n'ai jamais oublié cet Algérien inconnu, pas plus que l'humiliation, l'impuissance qui nous rendaient solidaires. » ⟹ Le sentiment n'est pas mélangé aux faits : il vient après, et il frappe d'autant plus fort que les faits ont été montrés sans un mot de trop.
Expression orale
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© Madrassati — leçon rédigée par Madrassati · madrassati.net